Julie Pouillon

Julie Pouillon, Restauratrice d’œuvres d’Art

©Gaël Dupret, France, Paris le 30-05-2017 : Portrait de Julie Pouillon Photo : Julie Pouillon restauratrice d'oeuvres d'art et fondatrice de l'Atelier Julie Pouillon. Son portrait a été réalisé dans son appartement et atelier parisien. Julie Pouillon pose devant sa fenetre. Elle fume, assise sur sa valise et regarde la rue.
©Gaël Dupret, France, Paris le
30-05-2017 : Portrait de Julie Pouillon

Quand j’ai rencontré Julie dans cette galerie parisienne pour le vernissage d’une exposition, j’ai su que je devais faire son portrait. Elle fait partie de ces personnes qui vous donnent envie d’en savoir plus.

Le rendez-vous se fait dans son appartement parisien. Mon regard navigue sur les murs : des peintures, des esquisses, des dessins y sont accrochés, 2 appareils photos sont dans l’armoire, un texte est écrit à même le mur, le poème « Ode sur la mélancolie » de John Keats. Dans l’atelier, des peintures, l’une est sur le chevalet en cours de restauration… sur le bureau des boites de pellicules Fuji et Kodak Tmax… elles sont remplies de ce que je découvrirai plus tard au cours de notre échange : des pigments…
Julie a 26 ans, son atelier 5 mois, mais on sent déjà une grande professionnelle en elle. L’interview commence, elle est assise sur le dos de sa valise, les pieds sur le rebord de la fenêtre ouverte, la rue vit…

Je suis née à Aix en Provence d’une mère armurière et d’un père taxi, tous les deux à la retraite. Mes parents m’ont toujours soutenue dans mes choix sans rien m’imposer. Ma mère est le cœur et mon père est la tête. Ma mère m’a légué sa philosophie de la vie : je suis la seule à pouvoir me donner ce que je veux et les autres ne le feront pas à ma place. Mon père m’a légué son intelligence. Mon frère m’a appris la persévérance et le travail tout en me poussant à développer mon sens artistique et créatif.  Il m’a offert tout mon matériel photo. Ma grand-mère m’a légué son éducation. Elle m’a appris à savoir bien me tenir, à savoir parler, à connaître les bonnes manières, et c’est quelque chose d’indispensable.

A quel âge as-tu su que tu voulais travailler dans l’art ?

J’ai ce côté un peu touche à tout, un peu bricoleuse. Vers 15 / 16 ans, je savais que je voulais travailler dans l’art, être manuelle mais sans pouvoir définir précisément mon envie. A cette époque mon professeur d’histoire de l’art m’a fait visiter un chantier de restauration. J’ai compris que c’était ce que je voulais faire…

Ton parcours pour être restauratrice ?

J’ai fait un bac ES – Economie et Social avec option maths et histoire de l’art. Je pense que c’est intéressant de voir un panel de plusieurs choses de ne pas rester centrée sur un seul savoir mais d’en apprendre le plus possible, je trouve ça important.

Après mon bac ES, j’ai tenté plusieurs concours pour les écoles publiques et notamment celle d’Avignon mais sans réussite. Tu as les personnes faites pour les concours et les autres… comme moi ! Par dépit, j’ai fait 3 mois de fac puis je suis allée travailler. Pour m’accompagner dans mon projet professionnel, ma famille s’est mobilisée et m’a offert ma scolarité à l’école de Condé. Ce fut une chance incroyable alors que certaines de mes amies de promo devaient travailler en parallèle pour payer leurs années.

J’ai fait l’école de Condé qui est une très bonne école bien qu’elle ait moins de moyens que les écoles publiques. De fait, nous devons chercher par nous-même les informations. Cela nous forme au quotidien à notre futur métier qui est de chercher la meilleure solution possible pour la restauration de l’œuvre que l’on nous confie. Cela nous apprend donc à nous dépasser et nous oblige à l’excellence.
De ma promotion je retiendrai l’entraide mutuelle et la cohésion du groupe.

Pourquoi restauratrice ?

Enfant je voulais devenir vétérinaire… mais j’ai abandonné ! [Rires] Restauratrice parce que j’aime l’art et le travail manuel. Finalement restauratrice c’est comme un médecin : tu vas diagnostiquer et soigner l’œuvre de façon à ce qu’elle puisse continuer à vivre dans le temps. Ce qui m’importe, c’est que les générations suivantes puissent avoir accès à l’art, que nous puissions leur transmettre le plus d’œuvres possible. L’art fait partie du savoir et c’est quelque chose qu’on transmets, comme des parents transmettent un héritage à leur enfant. C’est cette idée là que je trouve belle dans notre métier.
Etre restauratrice implique beaucoup de sérieux et de responsabilité : si on fait mal son travail, on détruit plus l’œuvre qu’autre chose. Et si on le fait bien, on est des légataires du patrimoine.
Par mon métier, je considère que je suis une privilégiée : nous sommes les seuls à voir les œuvres d’aussi près et de pouvoir les toucher. Dans le futur, j’aimerai avoir un contact avec les étudiants et leur apprendre les règles de vie et de restauration, leur transmettre ma joie de faire ce métier et que les gens puissent de nouveau sourire !!!

Restauratrice uniquement en peinture ?

J’ai une formation peinture de chevalet à l’école, et lors de mon mémoire de fin d’étude j’ai pu faire 3 stages.
Lors du premier stage j’ai acquis la technique de la restauration de peinture murale. Très intéressant mais je suis plus en phase avec la peinture moderne et contemporaine que j’ai travaillée pendant mon second stage ainsi que la restauration d’œuvres anciennes et la restauration papier travaillées pendant mon troisième stage chez Artbee Conservation avec Nico Broers et Eleni Markopoulou. Des personnes gentilles et bienveillantes qui m’ont beaucoup apporté.
J’ai une préférence pour la restauration d’œuvres modernes et contemporaines. Tu rencontres des matériaux que tu n’as jamais vu et sur lesquels il n’existe aucun écrit. Cela te pousse à faire des recherches, à faire des tests et dépasser tes limites, à aller toujours plus loin.
Je pense qu’un bon restaurateur est quelqu’un qui a des connaissances globales concernant tous les matériaux et pas seulement des huiles sur toile. Et plus on voit des matériaux différents, plus on est un bon restaurateur car on peut alors traiter un large panel d’œuvres. La restauration de peintures modernes et contemporaines nous apporte cette pluralité de matériaux. J’aime voir leur agencement qui sont parfois totalement atypique et surtout voir comment interagit la matière. La peinture moderne et contemporaine c’est vraiment un savoir empirique mais aussi très intuitif car très sensoriel finalement.

Comment travailles-tu ?

©Gaël Dupret, France, Paris le 30-05-2017 : Portrait de Julie Pouillon Photo : Julie Pouillon restauratrice d'oeuvres d'art et fondatrice de l'Atelier Julie Pouillon. Son portrait a été réalisé dans son appartement et atelier parisien. Julie Pouillon pose devant sa fenetre. Elle fume, assise sur sa valise et regarde la rue.
©Gaël Dupret, France, Paris le
30-05-2017 : Portrait de Julie Pouillon
Photo : Julie Pouillon restauratrice d’œuvres d’art et fondatrice de l’Atelier Julie Pouillon.
Son portrait a été réalisé dans son appartement et atelier parisien. Julie Pouillon pose devant sa fenêtre. Elle fume, assise sur sa valise et regarde la rue.

Mon client m’apporte son œuvre et il m’en parle. Cela permet de comprendre ses attentes. A partir de là tu fais une étude sur l’œuvre.
Pour restaurer une œuvre, on travaille étape par étape cela peut donc générer plusieurs traitements. Par exemple pour enlever une couche de vernis, il faut trouver le bon solvant et donc faire des tests. Pour cela on procède toujours de manière logique et cohérente. En restauration on peut utiliser des mélanges que l’on appelle AE (acétone/éthanol) qui est une des sous catégories mise en avant par Crémonesi dans la liste de Crémonési (créée par Poalo Crémonési, chimiste, biochimiste, restaurateur et enseignant italien – NDLR).

Notre travail c’est énormément de tests, de temps à chercher le bon solvant et  à traiter les couches strates par strates de manière cohérente et toujours avoir le bon matériau et le bon produit.

Que fait-on quand la peinture est manquante ?

On ne repeint pas ! On nettoie l’œuvre puis on applique un mastic sur les lacunes (manques de peinture NDLR) pour mettre à niveau le manque avec la peinture existante autour (ce qui peut représenter à peine 1mm d’épaisseur comme sur l’œuvre que l’on m’a présentée lors de l’interview NDLR). Le mastic est appliqué en respectant la technique picturale de l’œuvre. Dans le but qu’une fois la retouche effectuée, l’ensemble, mastic et réintégration colorée, soit parfaitement illusionniste afin de rendre l’entièreté de l’œuvre homogène.

Pour nous, restaurateur, un repeint c’est quelque chose qui est fait par un non professionnel. C’est généralement impropre, débordant, souvent fait à l’huile et ne respecte quasiment jamais le ton chromatique du reste.

A la différence du repeint, dans la restauration on va utiliser des matériaux totalement différents de la peinture à l’huile afin de rendre visible notre travail : on ne fait pas de faux. Les retouches sont visibles aux UV et cela permet de dire qu’il y a eu restauration.

La bonne chromatie

Lors de ma 3ème année j’ai eu la chance de faire un stage chez Monsieur Stefano Scarpelli un grand restaurateur à Florence en Italie, spécialisé dans la retouche et dans la réintégration chromatique. Pendant 1 mois je n’ai fait que de la retouche et je l’ai aussi pratiquée chez Alex Vanopbroeke conservateur d’œuvres modernes et contemporaines et chez Artbee Conservation. Seule l’expérience, m’aide à savoir décomposer les couleurs et à déterminer l’exacte chromatie.

Existe-t-il une mode dans la manière de restaurer une œuvre ?

Malheureusement oui. Selon une réflexion personnelle sur mon métier, avant que la restauration d’œuvres d’art fasse l’objet d’études scolaires, et qu’elle soit théorisée, la restauration était une action très manuelle. Il se peut que l’on ne se soit pas interrogé sur la valeur du traitement et de ses conséquences sur l’œuvre. Beaucoup de restaurateurs ont peut-être fait des traitements lourds, voire inadaptés. Par exemple la mode de rentoilage, de doublage, qui consiste à coller une toile au revers est aujourd’hui très mal vu.

Aujourd’hui, l’école, la science et les nouveaux outils nous apportent les connaissances suffisantes pour anticiper les conséquences de nos actes. Même s’ils sont réversibles on va plus réfléchir avant d’appliquer des traitements lourds. Ajouter quelque chose extérieur à l’œuvre ou abimer une œuvre, par une mauvaise restauration, peut-être un facteur de dévaluation.

Chaque intervention, chaque chose que tu fais sur une œuvre a une conséquence sur l’œuvre même le traitement le plus bénin qui soit. Il faut parfois en faire moins et toujours au plus juste afin que ton acte ait le moins de conséquence pour l’œuvre et son futur.

Tes peintres préférés et les œuvres connues sur lesquels tu as travaillé ?

Nicolas de Staël et en seconde position Wols (de son vrai nom Alfred Otto Wolfgang Schulze NDLR). Les peintres du 20ème ont connu la guerre, les pires atrocités mais quand tu regardes leurs œuvres tu vois quelque chose de très calme, serein. Dans Wols les couleurs sont apaisées bien que les signes graphiques soient assez entremêlés. Dans les œuvres de fin de vie de Nicolas de Staël tu as l’impression que tout est limpide et apaisée malgré sa vie assez dure. Ça a un côté noble.

J’ai restauré, les baroques de PAVLOS, une œuvre de Fritz Glarner, élève de Piet Mondrian (dont le vrai nom est Pieter Cornelis Mondriaan NDLR) et j’ai sauvé les allumettes de Raymond Hains. Il y a aussi Armén Rotch et Alexandra Hopf qui sont contemporain, pas encore des artistes majeurs mais que j’aime beaucoup.

Ma contribution

Lors de mon mémoire j’ai dû travailler sur la restauration d’une œuvre avec 3 axes de travail :  la restauration de l’œuvre, la recherche historique, pour remettre l’œuvre dans un contexte et la partie scientifique, que j’ai porté sur la régénération du vernis.

La problématique de mon œuvre est que j’avais un vernis qui était devenu totalement blanc / opaque à cause d’un dégât des eaux. C’est un phénomène physico-chimique observé quand de l’eau pénètre dans un vernis. L’eau microfissure le vernis et comme la lumière ne traverse plus le vernis, cela créée un voile blanc. Comme la peinture était beaucoup trop fragile, le vernis n’était pas retirable.

J’ai proposé un traitement de régénération qui consiste à appliquer, sur un vernis devenu opaque, un solvant que l’on utilise dans la restauration en allègement. On l’applique à l’aide d’un nébuliseur. Le nébuliseur projette le solvant en brume ce que ne peut pas faire un spray. Cela garantit un apport très limité de produit sur l’œuvre et permet au solvant de dissoudre de manière très douce le vernis afin que le film redevienne transparent.

J’ai travaillé sur cette recherche pendant 2 ans pour mon diplôme et je la continue aujourd’hui afin de l’affiner et de la rendre utilisable à l’échelle d’un tableau. Cela permet d’apporter ma pierre à l’édifice, j’espère que cela pourra être utilisé par d’autres professionnels à l’avenir.

Le mot de la fin ?

Sans les valeurs, notamment humaines et morales, on ne fait rien dans la vie et j’espère que je resterai toujours moi-même en gardant mes valeurs.

Pour en savoir plus :

Site de Julie Pouillon

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